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037 – Les sociétés communautaires

Dans un certain contexte culturel, la question des communautés est tenue dans un certain refoulement au profit d’un anti-communautarisme qui les réduits à la caricature du pire et de l’archaïsme. La sociologie reste dominée par les positivismes d’Auguste Comte et d’Emile Durkheim. La communauté humaine, de nature humaine, humainement explicable et opérable selon des finalités humaines, n’est pas leur fort à tel point que la notion de société a pu se substituer à celle de communauté. On en vient à parler de «faire société» du «vivre ensemble», pour ne pas aborder la question communautaire. Cependant, la notion de société a toute sa place dans la compréhension des communautés humaines. On reprendra ici une définition éclairante (Wikipedia)  «La société (du latin socius : compagnon, associé) est l’« ensemble des modèles d’organisation et d’interrelation, des individus et des groupes, des associations, des organisations et des institutions qui concourent à la satisfaction concertée des besoins de la collectivité. » (Joseph Fichter)»

Il y est question de communauté sous l’aspect des «modèles d’organisation» au service des «besoins de la collectivité». Il est vrai que les communautés au-delà de toutes les composantes et dimensions de leur existence de leur culture, peuvent être vues comme des organisations complexes assorties de rôles, de responsabilités, de réalisations suivant des finalités que l’on pourrait qualifier de politiques économiques, éducatives etc. Le terme de collectivité évoque plus la collection des individus que leur implication structurée dans des relations sociales et professionnelles. Il évoque aussi l’entité qui aurait une vie propre et régie par des structures et un Etat au-dessus de la société civile. Tout cela pointe deux choses : la complexité de l’organisation sociale des communautés et d’autres part une variété des conceptions de la société dont l’articulation avec la communauté ne va pas de soi comme on l’a vu.

On va envisager d’abord l’ébauche d’une typologie des conceptions de la notion de société pour dégager celle qui convient à l’Humanisme Méthodologique et en développer alors la question de la complexité de la société communautaire. Nous anticipons ainsi sur des questions qui seront approfondies dans les deux parties suivantes de ces leçons.

La société organique. C’est une société de défiance vis-a-vis de l’homme. Elle se conçoit comme une organisation structurée qui régit chaque fonction de la société pour à la fois la tenir ensemble et la faire fonctionner. Une structure instituée, un État par exemple, assume la gestion des affaires de la société employant à cet effet les compétences utiles.

La société entreprenante. Elle est constituée par le partage d’un enjeu de réalisation commun. Son organisation est une adaptation des conditions pour articuler les coopérations entre les membres de la société selon leurs compétences. Un état comme administration y joue le rôle d’un service commun, au service de la société et de ses membres en tant que de besoin. Il n’a aucune fonction de gouvernance.

La société en développement, société en devenir, est engagée dans une logique de progrès, sur un axe de valeurs qui lui sont propres. Pour cela elle développe de pair ses modalités d’existence communes et les capacités et compétences de ses membres selon un projet sans cesse renouvelé.

La société de défense. Elle se conçoit comme une nécessité de survie en butte aux menaces de manque qui l’obligent à «faire corps» contre l’adversité qui prend les visages appropriés. La société est une société de lutte, de rapport de forces et que l’on dit solidaire comme un solide qui amalgame ses composantes.

Ces quatre polarités, comme sur une rose des vents, permettent de dégager quatre logiques intermédiaires, quatre conceptions de la société.

La logique de système défensif. Elle est considérée comme un dispositif structuré organisé, régit par des lois naturelles et qui tend à satisfaire aux nécessités, aux besoins, au risque de dysfonctionnements vitaux. Les individus y sont des éléments du système soumis à ses lois et bénéficiant de ses opportunités. On y reconnait société de consommation mais aussi société d’élimination des moins aptes selon les lois naturelles de l’économie et de la sociologie. Fonctionnements et dysfonctionnements sont les critères de valeurs normatives indispensables.

La logique de la cité idéale. Elle conjugue l’encadrement structurel avec le projet de développement et de progrès. La société est encadrée toujours par des organisations structurantes, normatives mais au service de l’édification d’un modèle idéal de société vouée au progrès existentiel. Les idéalités et les idéaux privilégient les dimensions mentales et hiérarchisent selon la raison l’organisation de la cité et l’emploi des individus définis d’abord comme citoyens, conception même de l’humain. Société administrée encadrée, développée, elle forme ses membres pour participer à un destin qui n’est que collectif.

La logique de l’entreprise de défense. La société est la coalition des intérêts à l’encontre de menaces pour la survie mais aussi pour la multiplication des moyens de défense et d’emprise sur les ressources et les biens. La lutte pour la possession matérielle et pour le pouvoir d’emprise est la raison d’être de cette société et qui légitime sa lutte incessante contre les autres sociétés, forcément concurrentes et prédatrices. Cette société est divisée contre elle-même avec des tentatives d’hégémonies ou bien alors tenue par les sentiments ou les craintes. Elle trouve son unité par la démonstration de puissance de quelque souverain représentant évidemment le peuple et ses intérêts.

La logique de société communautaire. Elle conjugue l’engagement commun dans un projet de développement et d’accomplissement communautaire, par celui de ses membres et réciproquement. La société est l’organisation de ses membres selon sa culture ou le meilleur de celle-ci. Elle veillera alors au repérage d’une orientation intentionnelle commune enjeu politique par excellence. Elle organisera sa gouvernance selon les compétences et les enjeux stratégiques au travers d’organisations entreprenantes qui construisent une compétence collective définie et engagée dans ses voies propres. La démocratie représentative y trouve sa place. Par une démocratie participative elle régit la production de biens et services en référence à la poursuite du bien commun selon son Sens et ses valeurs culturelles propres. Elle assure aussi la conduite des processus d’éducation et de maturation communautaire de ses membres. La société détermine l’ensemble de ses façons culturelles d’engager son développement et son accomplissement humain.

On voit bien que «le lien social» est de nature totalement différente dans le dernier cas il est l’expression relationnelle et organisationnelle (rationnelle) du conSensus des hommes.

La complexité de la société communautaire tiens à la diversité des cultures et donc de tout ce qui constitue la société et sa gouvernance (par elle même). Elles tiens aussi à la complexité des jeux relationnels engagés et aussi des hommes qui s’y investissent. Elle tiens au fait que dans une même société communautaire subsistent des conceptions et des orientations différentes de la société si elles ne sont pas engagées dans une voie commune par le travail politique. On voit bien d’ailleurs que la conception du politique n’est pas la même dans tous les cas. Une autre variable est la taille de la société communautaire, une autre encore son degré de maturité une notion que l’on aura à développer.

Dans tous les cas l’organisation de la société non pas comme condition ou conditionnement mais comme moyen d’agir ensemble, va porter sur les différentes dimensions et composantes de son existence. Les dispositions prises ne vaudront qu’un temps et des mutations sont quelques fois nécessaires qui bouleverseront les pratiques et toutes les dimensions de l’expérience existentielle. C’est pour cela qu’elle ne sont jamais anodines et suscitent troubles et crises. L’innovation vient renverser les conservatismes structurels. De nouveaux niveaux de consciences et de compétences déstabilisent les immobilités. On ne peut plus voir dans les sociétés communautaires majeures des collectifs, des groupements, des collections statistiques alors que c’est le rôle de chacun, différencié, qui y est investi dans le devenir communautaire selon les structures appropriées aux situations traversées.

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2 commentaires

  1. La sociologie reste dominée par le positivisme d’Auguste Comte, dites-vous. En êtes-vous bien sûr ?

    L’œuvre majeure de Comte, le « Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la Religion de l’Humanité » n’a pas été réédité depuis 1929 ! Et jusqu’à ces dernières années c’était le seul des deux traités de Comte à avoir été traduit en une quelconque langue étrangère (l’anglais en l’occurrence– ce qui n’empêche pas Comte d’être un parfait inconnu dans le monde anglo-saxon !)

    Pour ceux qui auraient envie d’y voir de plus près, le traité en question est heureusement désormais accessible grâce au Web :
    – vol. 1 (Discours préliminaire et Introduction fondamentale) http://books.google.fr/books?id=wLkFAAAAQAAJ
    – vol. 2 (Statique sociale) http://books.google.fr/books?id=VP5rL4t0aP0C
    – vol. 3 (Dynamique sociale) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6117217v.r
    – vol. 4 (Tableau synthétique de l’avenir humain) http://books.google.fr/books?id=7_-p3f6BYHAC
    – table des matières http://books.google.fr/books?id=B0ECAAAAQAAJ&hl=fr&pg=PA563
    – index alphabétique http://books.google.fr/books?id=B0ECAAAAQAAJ&hl=fr&pg=RA1-PA233

    Bonne découverte !

    • Que la pensée d’Auguste Comte ait évolué notamment vers la fin de sa vie et vers une religion de l’humanité n’empêche pas la sociologie de laisser cela de côté pour garder ce qui l’arrange.

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